Martin Walker: L’européen entre les relations amicales et belliqueuse. Ingrid Reichel

 
Ingrid Reichel et Martin Walker
© LitGes, Foto: Claus Unterbrunner
 

Martin Walker
L’européen entre les relations amicales et belliqueuse

L'écossais Martin Walker est l'inventeur de Bruno Courrèges, chef de police. L'auteur de la série policière passe ses étés dans le Périgord où son héros résout des crimes régionaux ainsi qu'internationaux.
Ingrid Reichel a eu l'occasion d’interviewer l'écrivain surtout populaire dans l'espace germanophone pendant la foire du livre à Vienne le 24. novembre 2012.

L'interview est apparue en allemand dans le magazine littéraire autrichien etcetera/viel-leicht/mars 2013
.

Je vous félicite pour l'interview en allemand que vous venez de donner juste tout à l’heure pendant la présentation du film documentaire* sur vous et le Périgord. J’étais quand même assez étonnée d’apprendre que le premier livre de votre série "Bruno chef de police" a été traduit en français et pouvait finalement paraître dans une édition française. Mes recherches de ce matin sur internet n’ont rien donné.

Oui, le titre français c'est "Meurtre en Périgord".

Dans quelle édition?

C'est l'édition Le masque. Elle est très renommée. C'est l'édition dans laquelle Agatha Christie a été publié. Donc je suis très fier.

Que pensez-vous, pourquoi l'apparition de votre livre a-t-il mis tellement longtemps en France?

Je crois que c’était un peu difficile pour les français de comprendre pourquoi un écossais écrit des romans policiers sur la France. Alors ils ont attendu jusqu’au moment où c’était clair que dans les autres pays on a vendu pas mal d’exemplaires et qu’ils pouvaient être sûrs de gagner de l’argent.

N’est ce pas aussi un problème historique entre la France et l’Angleterre?

Je crois que non. Les relations entre les britanniques et les français ne sont pas pires que celles entre les allemands et les français. Surtout concernant les écossais. Assez souvent les écossais étaient même les amis des français. Chaque fois qu’il y avait une guerre entre l’Angleterre et la France, c’était à l’utilité des écossais.

Dites-moi, est-ce-que vous avez l’impression que les relations franco-britanniques sont de la même amicalité que les relations franco-allemandes en ce moment?

Je crois que les relations entre les anglais et les français sont des relations âgées de mille ans. Depuis 1066 lorsque Guillaume le Conquérant (William de Normandie)** a envahis l’Angleterre. Les anglais ont occupés des grandes régions de la France comme Normandie, Bretagne, Aquitaine pendant des siècles. Ils sont partis de l'Aquitaine qu’en 1453, est ils ont maintenus le port de Calais jusqu'en 1555. Donc on a fait des guerres ensemble, on a fait des bébés ensemble. Nous avons une histoire partagée en étant des ennemis, des alliés. Alors c’est compliqué. C’est comme pour le mariage. De temps en temps c’est terrible, de temps en temps ça marche. Nous avons une histoire comme les plupart des européens, histoire de guerres, de mobilisations. C’était d’ailleurs les anglais qui ont libéré et sauvé la France en 1944-45. Pendant les deux dernières guerres mondiales nous étions des alliés contre les allemands. Ainsi nous sommes tous les victimes de l’histoire de nos ancêtres.

Alors vous ne croyez pas que c’était un soupçon des français contre un auteur anglais - écossais - de ne pas vouloir le traduire de l’anglais en français?

Non, je vous l’ai dit. La plupart des français aiment beaucoup les écossais. Sauf s’il s’agit du match de rugby. En effet on m’a dit que l’enquête d’ADN entre les anglais et les périgourdins dans la région sud-ouest de la France n’a donné aucune différence. À cause de l’occupation il y avait tant de bébés qui sont nés et ainsi il y a eu un bon mélange. En tant qu’européens nous sommes génétiquement presque identiques.

À côté des spécialités régionales et du paysage merveilleux du Périgord que vous décrivez savoureusement dans vos livres, on apprend vraiment beaucoup sur l’histoire, pas seulement de la région ou des relations franco-anglaises commençant au moyen-âge, mais aussi de la Seconde Guerre Mondiale et des problèmes sociaux contemporains. Est-ce-que vous suivez une pensée pédagogique dans vos livres?

Non. J’aime exprimer pourquoi j’adore cette partie de la France. J’essaye d’expliquer un peu l’histoire du Périgord, dont je suis passionné. Mais au point de vue sociopolitique je n’ai pas de stratégie pédagogique. Je souhaite raconter une histoire d’un policier qui est à mon avis très intelligent, libéral et sage. Un policier qui comprend pas seulement les gens mais qui connait aussi la différence entre la loi et la justice.

Vous avez crée Bruno Courrèges en 2008. Avec votre héros vous avez écrit entre-temps quatre enquêtes à la suite. Mais ce n’est que maintenant que votre édition germanophone Diogenes vient de sortir votre premier roman daté de 2002 «The caves of Périgord» (titre allemand: «Schatten an der Wand»). Pourquoi cette longue pause d’écriture entre ces deux romans?

Dans cette période j’étais rédacteur en chef de United Press International et donc très, très occupé. Je venais de publier un livre sur la guerre d’Irak, parce que j’y étais en 2003. Pour le reste je n’avais pas de moment pour écrire. Aussi je n’avais pas encore eu l’idée de Bruno, enfin d’écrire un roman policier. Ce n’était qu’en 2005 lorsqu’il y a eu les émeutes des jeunes immigrés à Paris que j’ai pensé à écrire quelque chose sur ce sujet. Alors le projet a commencé à se développer et c’est en 2006-2007 que j’ai écrit le premier Bruno.

Dans «The caves of Périgord» vous imaginez un jeune couple vivant à l’époque paléolithique dans les cavernes de Lascaux. Le roman est divisé en trois parties, il y a aussi la Seconde Guerre Mondiale avec l’histoire de la résistance française qui joue un rôle important et qui s’étire jusqu’au présent. Ainsi vous décrivez le combat interne de la résistance, la lutte entre les communistes et les gaullistes pour obtenir le pouvoir après la guerre qui était loin d’être décidée. Vous n’avez pas peur que les français ne vont pas aimer?

Bien sûre, je m’inquiétais un peu de ce qu’allaient penser mes voisins, mes amis, les gens des alentours. Mais je suis d’avis que pour nous européens la Seconde Guerre Mondiale est un mouvement clé, un des événements des plus importants du 20ème siècle. En effet c’était une guerre qui a commencé en 1914. On avait une trêve de 1918 jusqu’à 1939. Et puis ça a recommencé poursuivi par la Guerre Froide. En Europe nous sommes formés en général par l’histoire et la mémoire de cette Seconde Guerre Mondiale qui est d’ailleurs la cause du succès, si on peut parler d’un succès de l’Union Européenne. C’est un peu comme la guerre de Troie aussi significatif parce qu’on a détruit l’Allemagne, les bombardements en France, presque tout le monde était touché par cette guerre. Les résultats de cette guerre se trouvent un peu près partout. Pensez aux problèmes de l’Allemagne de l’Est et la chute de l’empire soviétique. Nous vivons encore avec les résultats de cette salle guerre.

Dans votre roman le crime va jusqu’au plus haut rang. Il y a même le président de la république qui est impliqué, vos protagonistes ont une grande ressemblance avec des personnages réels de la politique française.

Nous savons que François Mitterrand*** était un homme très intéressant. Il était pour le régime de Vichy avant qu’il participa à la résistance. Et André Malraux lui même il a dit qu’il a tué des gens …

Ce grand intellectuel français était épris d’aventure, au début des années vingt il a été emprisonné en Indochine pour trafic d'antiquités khmères.

Oui, pas seulement ca, des bruits courent concernant l’argent de la résistance. Mais il était un type remarquable. Une figure tout à fait historique.

20 ans après sa mort ses cendres ont été honorablement transférées au Panthéon.

Je croix que c’est à cause du discours que Malraux a donné à l’occasion de la mort du Général de Gaulle au Panthéon. Un discours remarquable, il a parlé de la résistance, de l’histoire de la France, du rôle du Général de Gaulle. C’est un discours qui vous met les larmes aux yeux, même maintenant quand je le lis. Et quand j’entend le chant des partisans- et quand Malraux le chante- j’ai aussi des larmes aux yeux. C’était un européen du 20ème siècle tout à fait exemplaire.

Est-ce-que vous croyez que les jeunes d’aujourd’hui sont plus européens ou est-ce-que vous avez peur pour l’Europe?

Oui, j’ai peur pour l’Europe d’aujourd’hui qui est très bureaucratique. Je crains que l’Europe de Bruxelles n’ait pas assez de soutien publique et politique de la plupart des européens. Mais j’ai beaucoup de confiance dans l’Europe de cœur. Pour moi le grand espoir est le programme Erasmus, par lequel les jeunes européens peuvent étudier soit en France, soit en Allemagne, en Suède … Ça c’est magnifique. Pour le progrès l’Europe a besoin de tels expériences, les jeunes qui se rencontrent, qui étudient ensemble, qui tombent amoureux, fondent des familles. C’est beau! J’espère que nos enfants résoudront toutes les bêtises que nos ancêtres ont fait.

Merci beaucoup, vous êtes un anglais, un écossais, mais surtout un européen de cœur.

*Martin Walker. Mein Périgord. (Martin Walker. Mon Périgord). 2012. Livre et réalisation: Günter Schilhahn. EA: 3SAT 28.11.12.
**Guillaume le Conquérant, dit également Guillaume le Bâtard, Guillaume II de Normandie et enfin Guillaume Ier d’Angleterre, né à Falaise vers 1027 et mort à Rouen le 9 septembre 1087, est duc de Normandie de 1035 à sa mort et roi d'Angleterre de 1066 (Bataille d’Hastings) à sa mort.
***François Mitterrand (1916-1996): président de la République française de 1981 à 1995
****André Malraux (1901-1976): écrivain, homme d’action, homme politique et intellectuel français

Martin Walker: Meurtre en Périgord. Une enquête de Bruno Courrèges.
Paris: Éditions du masque: 2012. 420 p.
Titre original: Bruno, Chief of Police. A Bruno Courrèges Investigation.
Traduit de l'anglais: Serge Cuilleron
www.lemasque.com
17, rue Jacob 75006 Paris

Martin Walker
Né en 1947 en Écosse. Historien, journaliste et écrivain. Il vit à Washington et depuis 1999 dans le Périgord. Walker a étudié l’histoire à l’université d‘Oxford et les relations internationales et l’économie à l’université de Harvard. Avant d'être engagé à l'UPI en 2000, il a passé 25 ans au journal anglais The Guardian, à des postes variés tels que chef du bureau de Washington ou de Moscou, rédacteur pour l'Europe ou assistant rédacteur. À côté de son travail journalistique il a écrit des livres importants sur la Guerre Froide, la perestroïka et les États-Unis. Depuis quelques années il s‘est engagé comme directeur du Global Business Policy Council à Washington, D.C., une sorte de think tank pour top manager (NGO). Sa série Bruno, chef de police est apparue dans onze langues, en allemand chez Diogenes. « Femme fatale. Cinquième enquête de Bruno Courrèges » sortira en Mars 2013 (Diogenes).